Le Journal de l'Afrique : Bolloré l'africain

June 28, 2018 | Author: Investigaction | Category: Glencore, Democratic Republic Of The Congo, Africa, Guinea, France
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SommaireEditorial Bolloré l’Africain Carlos Sielenou&Olivier A. Ndenkop Dossier Vincent Bolloré, la Françafrique et le capitalisme attrape-tout Par Olivier Atemsing Ndenkop Togo - Guinée : quand Vincent Bolloré mène l’Afrique en bateau ! Par Olivier DOSSOU Ruée sur le cobalt : le sous-sol congolais continue à aiguiser les appétits des multinationales Par Jérôme Duval L’éternel retour de l’idée panafricaine Par: John Wight 2 Editorial Bolloré l’Africain Vu de Paris, Bolloré est un modèle de réussite économique. L’un des rares groupes tricolores qui, malgré la crise, ne cesse de conquérir des parts de marché à travers le monde. Même en Afrique où l’arrivée des pays émergents conduits par la Chine ont obligé plusieurs multinationales à plier bagages, le groupe de Vincent Bolloré continue de remporter les appels d’offres. En trois décennies de présence africaine, il a franchi les limites du pré-carrée français, constitué des anciennes colonies de la France pour s’implanter dans les pays anglophones. Une performance qui permet à M. Bolloré de faire régulièrement la une des grands journaux économiques. Seulement, depuis quelques mois, le milliardaire breton défraie la chronique des faits-divers. Le 24 avril 2018, il a par exemple été placé en garde à vue à l’Office central de lutte contre la corruption et les infractions financières et fiscales de Nanterre avant d’être mis en examen pour « corruption d’agent public étranger », « complicité d’abus de confiance » et « faux et usage de faux ». En attendant la suite de la procédure, force est de constater que les déboires judiciaires de l’homme d’affaires français le plus connu en Afrique délient les langues sur le continent. D’Abidjan à Yaoundé, en passant par Cotonou, les révélations sur les méthodes peu orthodoxes des dirigeants de Bolloré se multiplient. Que fait vraiment Bolloré en Afrique ? C’est la question à laquelle cette édition du Journal de l’Afrique tente de répondre. 3 Olivier A. Ndenkop & Carlos Sielenou Bolloré, la Françafrique et le capitalisme attrape-tout En temps de paix comme en période de guerre, il poursuit ses activités en Afrique et y fait toujours plus de bénéfices. Présent dans 46 pays sur les 54 que compte le continent, le groupe Bolloré peut, à juste titre, être présenté comme le plus grand ambassadeur de l’économie française en Afrique. Mais, à quoi doit-il cette performance ? Enquête sur une multinationale qui séduit au Nord mais inquiète au Sud. Par Olivier Atemsing Ndenkop 4 Implantation du groupe Bolloré en Afrique. Source : Bolloré De la colonisation au néocolonialisme L’histoire africaine du groupe Bolloré est intiment liée à celle du colonialisme français en Afrique. Elle commence indirectement en 1927 avec la prise du contrôle du port de Dakar par la SCAC/SOCOPAO. Le port sénégalais devient le point de passage privilégié du cacao, café et caoutchouc produits sur le sol africain par les colons occidentaux. En 1986, Bolloré rachète les sociétés coloniales SCAC/SOCOPAO à la Compagnie financière de Suez. C’est le début de sa saga africaine. 5 Au printemps 1991, Bolloré reprend la compagnie maritime Delmas- Vieljeux. L’objectif est clair : tirer d’énormes profits sur le flux des matières premières et des produits finis entre l’Afrique et l’Occident. En ce début de la décennie 90, les économies africaines subissent de plein fouet les contrecoups de la détérioration des termes de l’échange. Pour sortir la tête de l’eau, la Banque mondiale et le Fonds monétaire international imposent une thérapie de choc : la privatisation des sociétés publiques. Ces institutions financières poussent les Etats africains à céder les pans entiers de leur économie aux acteurs privés. Les multinationales occidentales raflent la mise. C’est le sacre du néocolonialisme. Et Bolloré est à l’avant-garde. En 1995, il prend le contrôle de Sitarail, une société ferroviaire binationale qui exploite la ligne ferrée qui va d’Ouagadougou au Burkina Faso à Abidjan en Côte d'Ivoire. En 1999, la Régie nationale des chemins de fer du Cameroun rejoint le portefeuille du Groupe Bolloré et devient Camrail. Depuis la reprise du rail camerounais, Bolloré a privilégié le transport des marchandises, plus rentable et moins exigeant ; délaissant le transport des passagers. L’un des trains exploités au Cameroun par Bolloré a d’ailleurs déraillé le 21 octobre 2016 à Eséka, faisant 79 morts. Les résultats de l’enquête commise par le président camerounais et conduite par quatre experts a conclu que Bolloré est « totalement et pleinement responsable » de cette catastrophe ferroviaire. Du néocolonialisme à la Françafrique Depuis son arrivée en Afrique jusqu’à nos jours, les plaintes s’amoncèlent contre ce capitaliste visiblement insatiable. Mais, il enchaine aussi les concessions. Pour justifier ses nombreuses prises, le groupe Bolloré met en 6 avant la stabilité de son actionnariat qui lui permet de faire des « investissements à long terme », sa « grande surface financière » (10,582 milliards d’euros de capitalisation au 13 janvier 2017), sa « maîtrise des technologies de pointe » et la solide formation/expérience de sa ressource humaine. Mais il y a un envers du décor. Les fruits de la diplomatie parallèle Selon plusieurs témoignages, Bolloré fait régulièrement recours à des intermédiaires pour remporter ses victoires sur le continent. En l’an 2000, le milliardaire breton a eu l’ingénieuse idée de recruter un vieux routier des réseaux françafricains. Un homme qui peut appeler plusieurs présidents africains sur leur téléphone portable. Michel Roussin puisqu’il s’agit de lui, est un ancien sous-préfet passé par les renseignements. Il a occupé les fonctions de ministre de la Coopération entre mai 1993 et novembre 1994. Le nouveau vice-président du groupe Bolloré peut donc réveiller ses réseaux pour faciliter l’obtention des marchés. Finalement en terrain conquis, Bolloré étend ses domaines d’activités. En 2004-2005, il obtient la gestion des ports d’Abidjan en Côte d’Ivoire et de Douala au Cameroun. En 2018, la multinationale française gère 18 ports en Afrique (cliquez pour voir la liste : https://www.bollore-ports.com/reseau-mondial/afrique.html), trois compagnies ferroviaires (Sitarail, Camrail et Benirail). A travers la société Socfinal, elle exploite les plantations d’hévéa et d’huile de palme sur 187 000 hectares en Côte d’Ivoire, au Libéria, en République démocratique du Congo, au Nigeria, au Kenya et au Cameroun. Entretemps, Bolloré a créé des médias qui lui permettent de relooker l’image de ses partenaires africains. Sur la chaîne Direct8, les présidents des pays où 7 le Groupe opère sont présentés comme des modèles de bonne gouvernance. Les présidents Sassou Nguesso, Paul Biya, Abdoulaye Wade y sont couverts d’interminables éloges. En 2007 par exemple, alors que le chef de l’Etat camerounais est en visite en France, Matin Plus, quotidien gratuit édité par le groupe Bolloré consacre sa grande une à ce dictateur invétéré avec pour titre : « Paul Biya. Le président du Cameroun reçu à l’Elysée ». Ce n’était plus arrivé depuis longtemps qu’un journal français réserve un traitement aussi bienveillant à un président au pouvoir depuis… 25 ans. De la communication à la corruption Le milliardaire Vincent Bolloré a été placé en garde à vue le 24 avril 2018 à l’Office central de lutte contre la corruption et les infractions financières et fiscales de Nanterre avant d’être mis en examen pour « corruption d’agent public étranger », « complicité d’abus de confiance » et « faux et usage de faux ». Il est soupçonné d’avoir obtenu des concessions portuaires en Guinée et au Togo dans des conditions douteuses. Les faits reprochés à Vincent Bolloré remontent à 2010. Au mois de novembre de cette année-là, l’une de ses sociétés dénommée Havas et spécialisée dans la communication conduit la campagne électorale du candidat victorieux Alpha Condé. L’investiture du nouveau président guinéen a lieu le 21 décembre 2010. Le vieil opposant reçoit ses attributs de chef d’Etat. Première surprise : trois mois seulement après sa prise de fonction et contre toute attente, le président Alpha Condé signe un décret portant résiliation du contrat de Necotrans. La décision présidentielle est d’autant plus surprenante que trois ans avant (en 2008), Getma, la filiale locale de Necotrans avait obtenu un contrat de 8 25 ans pour gérer le port de Conakry. Deuxième surprise : le port de Conakry est aussitôt confié au groupe Bolloré. Une bataille judiciaire s’ouvre en France pour contester la nouvelle cession. Necotrans qui vient d’être chassé comme un malpropre saisit le Tribunal de commerce de Nanterre. Le 10 octobre 2013, le groupe Bolloré est condamné à lui verser 2,1 millions d’euros pour des travaux déjà réalisés sur la place portuaire de Conakry. Les difficultés de Bolloré ne s’arrêtent pas là. Il est soupçonné d’avoir sous- facturé ses prestations de communication lors de la campagne électorale pour obtenir la concession du port de Conakry comme cadeau en cas de victoire du candidat Condé. Autre lieu, même grief. En 2010, le port de Lomé est confié à Bolloré dont la société Havas venait d’assurer la campagne du candidat Faure Gnassimbé. Saisis, les courriels de Jean-Philippe Dorent, cadre d’Havas confirmeront les soupçons de la police. D’où la mise en examen de l’industriel breton. Bolloré poursuivi pour avoir fait ce qu’il a toujours fait Si ses démêlés avec la justice sont suivis avec autant d’attention en Afrique comme en témoignent les échos dans la presse et les commentaires sur les réseaux sociaux, c’est que Vincent Bolloré est bien connu en Afrique où il a réalisé 2,5 milliards d’euros de chiffre d’affaires en 2017. Vue du continent, la mise en examen de M. Bolloré fait sourire. Pour le commun des Africains, il est poursuivi pour avoir fait au Togo et en Guinée ce qu’il a toujours fait ailleurs. Au Cameroun par exemple, sa prise du Terminal à containeurs du Port autonome de Douala a fini devant les tribunaux. En effet, le 13 novembre 2006, Dupuydauby dépose une plainte contre Bolloré 9 au Tribunal de première instance de Douala Bonanjo pour « corruption et favoritisme dans l’attribution de la Douala international terminal (DIT) ». Le dimanche 29 avril 2018, sur le plateau d’Equinoxe TV, maître Simon Kack Kack donnera des détails sur ce que les Camerounais ont toujours appelé le scandale de la privatisation du Port autonome de Douala. « Ce qui arrive aujourd’hui en France aurait dû arriver au Cameroun il y a dix ans. La société Progrosa dirigée par monsieur Jacques Dupuydauby qui a déposé cette plainte en France l’avait déjà déposée au Cameroun en 2008. La justice camerounaise avait été saisie mais curieusement, dans ce dossier et ça je vais le dire ici, le magistrat qui avait la charge de ce dossier et qui a eu l’outrecuidance de convoquer Bolloré, […] avait été sanctionné. [Comme sanction pour avoir osé convoquer Vincent Bolloré devant un tribunal], on l’a affecté dans une ville de la région du Sud-Ouest où il n’arrivait même pas à accéder. […] Pendant près de 3 ans, il n’avait pour seule activité que l’apprentissage de l’anglais. Il ne faisait donc plus le travail de magistrat », a détaillé le juriste. Deux ans avant la saisine du Tribunal de première instance de Douala, la Banque mondiale (BM) avait déjà émis des réserves sur les conditions d’attribution du Terminal à containeurs du Port de Douala au Groupe Bolloré. La BM qui finance l’économie camerounaise a marqué sa désapprobation à travers deux courriers datant des 24 mars et 9 avril 2004. On peut y lire : «Le contenu de cette convention semble donc aller à l’encontre tant des intérêts économiques du pays quant à son objectif de compétitivité que de ceux des chargeurs et des opérateurs camerounais […]. La Banque mondiale estime que la convention proposée à l’issue des négociations ne peut être jugée satisfaisante». Rien n’y fait, le port est confié à… Bolloré. En Côte d’Ivoire, l’attribution du second Terminal à containeurs du port 10 d’Abidjan a également été émaillée de contestations. Excédé par ce qu’il appelle « les pratiques anticoncurrentielles » de Bolloré, l’entrepreneur et homme politique ivoirien Jean-Louis Billon se lâche dans les colonnes du magazine Le Nouvel Observateur (juin 2013) en ces termes : « son offre technique, par exemple, était beaucoup moins intéressante que celle de ses concurrents ».Non sans avoir ajouté : « je ne serais pas surpris si demain on me disait qu’il y a eu des problèmes de gouvernance dans l’attribution du deuxième terminal ». Les problèmes de gouvernance évoqués par Jean-Louis Billon ont commencé en Guinée voisine. Plongée dans les eaux troubles de la Françafrique Dans les colonnes du quotidien Le Monde, édition du 8 décembre 2012, Bolloré lui-même reconnait que ses méthodes de travail relèvent « plutôt du commando que de l’armée régulière ». Bravo pour l’honnêteté ! Il ne pouvait en être autrement pour un groupe qui compte des anciens ministres et anciens agents du renseignement parmi ses salariés. Fidèles à cette logique commando, les émissaires du groupe Bolloré vont à la rencontre des gestionnaires de marchés et leur font toutes sortes de promesses pour remporter les appels d’offres. Depuis la mise en examen du milliardaire breton, les langues se délient dans ce sens. Le 27 avril 2018, sur les antennes de Radio France internationale, l’ancien président du patronat guinéen a fait des révélations troublantes. Mamadou Sylla a commencé par fixer l’opinion, en rappelant que les faits remontent à 2007 (période de mise en concession du port de Conakry qui fait grand bruit aujourd’hui). Selon ses dires, l’homme d’affaires guinéen a été approché par les mandataires de Vincent Bolloré qui souhaitaient obtenir le port de Conakry sans appel 11 d’offres. « J'ai déjeuné même avec eux, chez moi, au cinquième étage ici. Donc, ils m'ont demandé d'avoir le port pour un franc symbolique. J'ai dit que je n'avais pas la qualité pour donner le port, pas moi, je ne pouvais pas le donner ». Visiblement satisfait par la mise en examen de Bolloré, Mamadou Sylla a annoncé sa disponibilité à collaborer avec la justice pour que la vérité sur les conditions d’attribution du port de Conakry éclate et que les coupables soient punis. Tenter de corrompre les « agents publics étrangers » semble une méthode bien à la mode chez Bolloré. La pratique semble également avoir été utilisée en Côte d’Ivoire, lors de la mise en concession du second Terminal du port d’Abidjan. « En 2004, quand je critiquais vivement le contrat sur le premier terminal [du Port d’Abidjan], j'avais été approché par quelqu'un du groupe Bolloré. Cette personne m'avait fait des propositions pour que je révise ma position, mais je n'avais pas cédé», révèle encore Jean-Louis Billon. « Je me demande pourquoi, chaque fois qu’on arrive sous les tropiques, on se permet ce qu’on ne ferait jamais chez soi», fulmine ce dernier. De la Françafrique au capitalisme attrape-tout En 32 ans de présence africaine, le Groupe Bolloré ne s’est pas seulement comporté en digne héritier de la Françafrique. Il est allé au-delà du pré carré français qui rassemble les anciennes colonies pour s’établir dans les pays anglophones, notamment au port de Tenma au Ghana, de Lagos au Nigeria ou encore dans les plantations au Libéria, au Kenya… Outre les clôtures linguistiques, Vincent Bolloré renverse toutes les barrières idéologiques sur son passage. Il est aussi bien reçu par les libéraux Paul Biya, Abdoulaye Wade que par les membres de l’International socialiste comme Laurent Gbagbo ou 12 Alpha Condé. Un vrai capitaliste attrape-tout. Rappelons que le groupe Bolloré tire 25% de ses bénéfices de l’Afrique. Un chiffre appelé à augmenter substantiellement avec la ruée des Africains vers les produits Canal+, l’autre marque du Groupe, spécialisée dans la commercialisation des contenus radio et télé. Canal+ compte déjà 2 millions d’abonnés en Afrique. Source : Investig’Action ………………………………………………………………………………………………………………… Togo - Guinée : quand Vincent Bolloré mène l’Afrique en bateau ! Ce billet vise à répondre aux propos colonialistes du milliardaire français et surtout contribuer à mieux contextualiser l’idée qu’il se fait de l’Afrique et des Africains... Par Olivier DOSSOU 13 Le 29 avril 2018, l’homme d’affaires breton et milliardaire français Vincent Bolloré signait une tribune très remarquée dans le Journal du Dimanche (JDD) où il s’interrogeait en ces termes : « Faut-il abandonner l’Afrique ? ». Un questionnement qui faisait suite à sa garde à vue (ô sacrilège !), suivie d’une mise en examen par la justice française. Les juges Aude Buresi et Serge Tournaire du pôle financier de Nanterre lui reprochent des faits de « corruption d’agents publics étrangers », « complicité d’abus de confiance » et « faux et usage de faux ». En langage simple, Vincent Bolloré, douzième fortune de France, est accusé par la justice d’avoir sous-facturé les campagnes électorales des présidents togolais et guinéen afin de bénéficier de juteux contrats portuaires. 14 Poncifs colonialistes et occultations à souhait Difficile exercice intellectuel que celui d’un capitaine d’industrie ivre de milliards, arrogant jusqu’à la caricature et supportant à peine le toupet des juges français, ces « petits juges », qui cherchent à comprendre l’envers sombre de son empire africain. À défaut d’un sincère mea culpa sur sa « méthode commando » faite de violences, d’illégalités et de connivences, un classique en Françafrique!, la tribune de Vincent Bolloré restera surtout une séquence d’hypocrisie, de condescendance et de poncifs colonialistes à l’égard des Africains. Parfois, les faits sont soigneusement segmentés, occultés et présentés sous le registre de la « philanthropie » à l’égard de l’Afrique qualifiée de « continent d’avenir » riche bientôt de « 2 milliards d’habitants » en 2050. Ainsi, le groupe familial qui sera bicentenaire en 2022 (sa création remonte à 1822 à Ergué-Gabéric en Bretagne) dit avoir consacré à l’Afrique sur plusieurs décennies « 4 milliards d’euros » d’investissements alors que ce chiffre est totalement contesté par Jeune Afrique (avril 2018), qui avance plutôt un montant compris entre 1,5 à 2 milliards d’euros. De plus, Vincent Bolloré occulte volontairement de mentionner les profits mirobolants qu’il retire de ses activités africaines. En réalité, l’Afrique est la véritable machine à cash du groupe qui investit à peine dans ses concessions portuaires connues pour opérer avec des grues usagées et souvent en panne. Les exemples des terminaux à conteneurs des ports de Douala et Libreville pratiquant des tarifs abusifs, ruineux pour des prestations médiocres (longs délais d’attente, avaries, monopoles, non-respect du cahier des charges…) sont très illustratifs de cette logique prédatrice en Afrique. Par ailleurs, une étude de la BNP-Paribas menée voilà 5 ans déjà, nous apprend que le groupe Bolloré réalise 20% de son chiffre d’affaires en 15 Afrique mais y dégage surtout plus de 80% de ses bénéfices. Tenez, en 2017, le groupe Bolloré a réalisé un chiffre d’affaires global de 18,3 milliards d’euros (intégration de Vivendi depuis avril 2017 dans les comptes) dont 5,76 milliards d’euros rien que pour la branche Logistique et Transport, largement tributaire de ses concessions africaines, pour un bénéfice net de plus de 699 millions d’euros, (Challenges, 22 mars 2018). C’est aussi en Afrique que Canal +, « la télé Bolloré » a réalisé un chiffre d’affaires de 511 millions d’euros en 2017 contre 450 millions d’euros, l’année précédente, passant ainsi de 2,8 millions d’abonnés fin décembre 2016 à près de 3,5 millions d’abonnés un an plus tard (Agence Ecofin, février 2018). C’est donc l’Afrique et les Africains qui enrichissent grassement Vincent Bolloré. Plus loin, « Vincent l’Africain » affirme : « 30 000 familles vivent du travail de nos entreprises ». Rien que ça ! Mais dans quelles conditions travaillent ces familles sommées de signer des clauses scandaleuses de confidentialité ? Les employés camerounais de la Camrail, l’opérateur ferroviaire, végètent dans une misère effroyable, condamnés qu’ils sont à rouler des trains usagés, sans freins, véritables cercueils ambulants sur des rails datant de l’époque de la colonisation allemande dans ce pays ! « On y imagine des chefs d’Etats décidant seuls d’accorder des contrats mirobolants à des financiers peu scrupuleux » poursuit le Tycoon français ! Quel incroyable aveu ! Voilà plus d’une décennie que Bolloré obtient des juteuses concessions grâce à des décrets présidentiels. Rappelons que les présidents africains Laurent Gbagbo en 2004 avec le terminal de Vridi 1, Faure Gnassingbé en 2009 au port de Lomé, Alpha Condé au port de Conakry en 2011, Boni Yayi / Issoufou en 2015 (rails Bénin-Niger) lui ont remis en gré à gré, des marchés publics très rentables. Et la liste est loin d’être exhaustive. 16 A propos de la concession du terminal de Vridi 1, Anaky Kobena, ministre ivoirien des Transports au moment des faits, dira en 2004 que la concession offerte au groupe Bolloré est sans aucun doute la « plus grande arnaque financière » du pays (All Africa 2004/05) ! Entre 2007 et 2012, c’est-à-dire durant la présidence Sarkozy, Bolloré va obtenir pas moins de 15 concessions portuaires souvent ponctuées de nombreuses irrégularités administratives et juridiques (Vescovacci, Canet, 2018 : 261). Ce sera la « Sarkafrique des concessions », selon la formule de son ancien business partner, et actuel ennemi juré, Jacques Dupuydaubuy, initiateur de la plainte contre Vincent Bolloré. « Quand on est ami de la France, on est l’ami des entreprises françaises » lança un jour le président Sarkozy à l’endroit de « Faurevi » (Petit Faure en langue éwé), le rejeton Gnassingbé, lors du sommet UE-Afrique de Lisbonne en décembre 2007. De retour à Lomé, Faure Gnassingbé en mal de légitimité, s’exécuta immédiatement et brada le port pour 35 ans à Bolloré dans des conditions léonines ! En Guinée de Sékou Touré, « le professeur » et non moins ex opposant historique, Alpha Condé, dont la proximité avec « l’ami Vincent » est sue de tous, a choisi de concéder par décret présidentiel le port de Conakry à son généreux bienfaiteur à qui il doit très largement sa prise de pouvoir en décembre 2010. Lorsque la presse guinéenne tenta de comprendre le caractère scélérat du marché donné illégalement à Vincent Bolloré, Alpha Condé, jamais avare d’une contradiction, leur rétorqua sèchement : « C’est un ami. Je privilégie les amis. Et alors ? ». Et Dominique Laffont, ancien patron de Bolloré Africa Logistics, toujours au sujet de la rocambolesque affaire du port de Conakry, de renchérir : « En Guinée, on s’est comporté comme des cow-boys ! ». Qui dit mieux ? Vive la Françafrique des 17 concessions ! D’autre part, « Loin des clichés d’une Afrique misérabiliste, je vois les buildings, les réseaux informatiques se créer, le souhait d’une vigoureuse jeunesse pour dessiner un futur démocratique et serein. Arrêtons ce traitement inexact et condescendant des Africains » conseille Vincent Bolloré à l’establishment français. Et d’ajouter un brin hypocrite : « Je crois que, dans un avenir proche, la France aura plus besoin de l’Afrique que l’inverse ». Quel cynisme ! Depuis des siècles jusqu’à nos jours, la France vit aux dépens de l’Afrique ! Et Bolloré feint de l’ignorer comme par hasard ! De qui se fout-on ? Sans l’Afrique, l’hexagone serait relégué à une insignifiante province d’Europe ! Le FCFA, les bases militaires, l’appui diplomatique aux Nations-Unies, la profondeur géostratégique, l’économie (néo)coloniale de traite, les financements occultes des élections en France… sont autant d’avantages comparatifs que l’Afrique apporte à la France et qui lui permettent de peser sur l’échiquier international. Enfin, de quelle Afrique parle Vincent Bolloré qui y décèle un « futur démocratique et serein » alors que des élections y sont régulièrement truquées et corrompues d’avance avec la bienveillance de l’Elysée ? Au Togo des Gnassingbé, Gabon des Bongo, Sénégal de Macky Sall, Congo de Sassou ou au Bénin de Patrice Talon ? Peut-être, fait-il allusion à la Guinée de son ami Alpha Condé englué dans des scrutins de pacotille ou au Cameroun du vieil autocrate Paul Biya qui règne sans partage sur le pays depuis 1982 ! L’Afrique fantasmée dont parle Vincent Bolloré est celle d’une terra incognita en matière démocratique à défaut d’être une res nullius (territoire sans maitre) au plan des affaires où toutes les fraudes sont permises. 18 La tribune du magnat français dans le JDD reste avant tout un banal exercice suggéré par ses communicants et destiné à rassurer « les marchés financiers », ce monstre sans visage. Lors de sa garde à vue, le cours de l’action Bolloré plonge et perd 5% de sa valeur à la Bourse de Paris ! Et la mise en examen risquait d’accentuer ce trend baissier qui prenait corps et il fallait vite reprendre la main. Au-delà de la saga judiciaire, les propos du magnat breton sont à replacer dans une perspective internationale marquée par le triomphe d’un capitalisme financier cosmopolite, ivre de son hyperpuissance planétaire. Vincent Bolloré comme tous ces princes de la finance mondialisée perçoivent les Etats africains comme des zones de non-droit économique. Parfois, les règles sont taillées simplement à leur juste mesure par des gouvernants fantoches. L’homme d’affaires et milliardaire étasunien Warren Buffet, illustre à merveille l’hubris, ce sentiment de toute-puissance des firmes transnationales, lorsqu’il déclarait le 25 mai 2005 au micro de CNN, propriété d’un autre milliardaire étasunien Ted Turner : « Il y a une lutte des classes, évidemment, mais c'est ma classe, la classe des riches qui mène la lutte. Et nous sommes en train de gagner». L’hyperpuissance du groupe Bolloré et des autres trusts capitalistes en terre africaine reste la conséquence directe de trois décennies d’affaissement de l’Etat régalien et ses mécanismes de régulation sous le diktat du Fmi, la Banque mondiale et de l’Organisation Mondiale du Commerce (OMC). En Afrique, le groupe Bolloré est un pouvoir à lui tout seul c’est-à-dire un Etat dans l’Etat car disposant à lui tout seul d’une enclave privé de logistique, capable de transporter ses propres produits, fonctionnant en réseau intégré, selon ses propres règles de droit et s’affranchissant de celles des Etats dans lesquels il opère. Les ministres qui 19 osent critiquer ses méfaits, sont combattus et violemment éjectés du pouvoir sans autre forme de procès. Au Cameroun, la Banque mondiale, qui est loin d’être un temple communiste, déplorait le monopole plus que de raison, du groupe Bolloré en pointant une entrave à la compétitivité de l’économie camerounaise (Cfr. rapport n°110907-CM, décembre 2016). Paul Biya qui doit sa longévité au pouvoir (36 ans !), au soutien de l’Elysée et des réseaux mafieux de la Françafrique, ferme tout naturellement les yeux sur les agissements de ce cartel financier. Aucun rappel à l’ordre de Bolloré malgré que les autorités l’aient rendu responsable de la tragédie ferroviaire d’Eseka en octobre 2016 qui fit plusieurs centaines de morts ! Cette victoire du « global stateless » (Etat minimal globalisé) selon James Wolfenson, ancien patron de la Banque mondiale a entrainé trois conséquences majeures en Afrique : la dépréciation de la qualité du leadership au sommet de l’Etat, l’hypothèque des Etats africains relégués en « Etats-concessionnaires » pour firmes transnationales et enfin, l’explosion de la misère des populations souvent corvéables à souhait. De plus, grâce à l’appui institutionnel du FCFA, cette monnaie coloniale extractive par excellence, les multinationales notamment françaises (Bouygues, Bolloré, Eiffage, Orange, Air France, Castel, Total…) rapatrient légalement les milliards spoliés en Afrique (Sylla, 2016 : 167). Souvent par le fait de procédés complexes impliquant les paradis fiscaux, la fraude aux taxes et impôts leste de plusieurs dizaines de milliards de dollars chaque année l’Afrique. Entre 1970 et 2008, plus de 735 milliards de dollars Us sont sortis frauduleusement de l’Afrique (Ndikumana, Boyce, 2013 : 64) ! 20 En définitive, Il n’est que d’observer les babioles et autres pacotilles que le groupe Bolloré dit construire en Afrique pour se rendre à l’évidence : Bolloré se moque des Africains ! Au Togo des Gnassingbé, la « Blue-Zone » de Cacaveli est bâtie sur une zone insalubre et le « Canal Olympia » de Hanoukopé, érigé dans une zone marécageuse non assainie, fait « office de salles de cinéma que réalise Vivendi dans des pays qui n’en avaient plus depuis trente ans » selon Vincent Bolloré. Ces deux babioles dénotent d’un profond mépris pour les Africains qui méritent mieux que ces gadgets. Et que dire de la fameuse gare de train construite dans le centre-Lomé qui ne verra jamais le jour mais fut comptabilisée comme « réalisations » au profit des Togolais ! Quelle vaste fumisterie ! Les Africains aspirent à être acteurs de leur propre destinée et non spectateurs. Or, la féroce mainmise en Afrique des transnationales comme Bolloré, procède d’une émasculation du génie créatif local totalement méprisé ! J’exhorte les forces vives africaines (jeunesse, sociétés civiles, politiques…) à une véritable insurrection des consciences afin de barrer la route à cette faune de prédateurs sans frontières d’un genre nouveau : les firmes concessionnaires ! Ne soyons pas les spectateurs impuissants d’une recolonisation en marche de l’Afrique ! L’arrogance d’un Bolloré traduit avant tout, le vide stratégique abyssal du leadership africain avec des dirigeants félons, sans projet philosophique majeur, donc sans « utopie », capable d’élever les standards économiques et sociaux des populations. Mobilisons- nous ! Source : Investig’Action 21 Ruée sur le cobalt : le sous-sol congolais continue à aiguiser les appétits des multinationales L’histoire se répète pour le peuple congolais. Aujourd’hui, à l’heure des téléphones intelligents et des voitures électriques, ce sont les vastes ressources en cobalt, recelées dans le sous-sol de la RDC, qui font l’objet de toutes les convoitises. Un juteux marché que se partagent pour l’essentiel le géant minier suisse Glencore et des acteurs chinois. Par Jérôme Duval L’industrie extractive a historiquement joué un rôle central dans le pillage des matières premières non agricoles du sud de la planète par les pays occidentaux. Un rapport de la Commission économique pour l’Afrique rappelle ainsi que « la plus grande partie des capitaux privés étrangers investis en Afrique, entre 1870 et 1935, est allée à l’industrie extractive et le 22 gros des investissements publics coloniaux était destiné au développement de ce secteur » [1]. Un siècle plus tard, cette exploitation minière se poursuit à un rythme effréné, en dépit de sa contribution à la crise climatique et de ses effets négatifs indéniables sur les populations et leur environnement. Un tiers du patrimoine mondial naturel – notamment celui situé en Afrique – serait désormais menacé par l’exploration pétrolière, gazière ou minière, selon un rapport de 2015 du WWF [2]. Le secteur est aux mains de géants industriels tels que le suisse Glencore et ses 107 sociétés offshore, fondées par un homme d’affaires au passé sulfureux, Marc Rich [3]. Loin d’appartenir à un passé révolu, l’exploitation des richesses de l’Afrique par de grands groupes internationaux comme Glencore serait-elle même sur le point d’entrer dans une nouvelle ère ? C’est ce que pense Colette Braeckman, journaliste spécialiste de la République Démocratique du Congo : « Le cobalt, mais aussi les métaux rares, (niobium, germanium, antimoine, tantale, tungstène, graphite) sont les vecteurs essentiels des technologies nouvelles, celles qui nous permettront de dépasser l’ère du charbon, celle du pétrole et même celle du nucléaire et de nourrir non seulement nos véhicules, mais nos portables, nos ordinateurs, dotés de batteries rechargeables qui se retrouvent dans nos bureaux et nos maisons. » Le cobalt qui est justement en train de devenir l’un des marchés phares de Glencore. Un boom du cobalt alimenté par la spéculation Le cobalt entre, avec le lithium, dans la composition des batteries lithium-ion des téléphones de dernière génération, dits « intelligents » . Environ un quart de la production mondiale de cobalt est utilisée dans ces téléphones. Ces 23 batteries devraient également équiper nos voitures électriques, voitures dites « propres » car supposées libérer l’humanité des hydrocarbures et diminuer nos émissions de gaz à effet de serre. La France et la Grande- Bretagne ont déjà annoncé l’abandon des véhicules à essence et diesel d’ici à 2040 pour se tourner vers ce nouvel eldorado, sans trop se soucier des implications de cette stratégie à l’autre bout de la chaîne. S’il ne faut pas sous- estimer l’urgence et l’importance du combat contre le changement climatique, il est regrettable de constater l’absence de débat de fond sur les alternatives privilégiées, bien trop souvent imposées par des multinationales qui cherchent surtout à adapter leur quête de profits sur le court terme. Le marché du cobalt est donc en ébullition et la tendance est à la hausse au London Metal Exchange, la Bourse londonienne où sont cotés les métaux non ferreux. Le prix de la tonne de cobalt a presque quadruplé en deux ans, d’environ 25 000 dollars la tonne en 2016 à 95 000 dollars fin mars 2018, son plus haut niveau depuis que le London Metal Exchange a commencé à suivre le métal bleu en 2010. La frénésie des spéculateurs est palpable. L’année passée, une demi-douzaine de fonds d’investissement, dont le suisse Pala Investments et le chinois Shanghai Chaos, auraient acheté, puis stocké pour spéculer, quelque 6 000 tonnes de cobalt [4]. 24 Envolée du prix de la tonne de cobalt en dollars (2016 – 2018). Source : London Metal Exchange, consulté le 22 mars 2018. Le sous-sol de la RDC encore une fois au centre des attentions L’un des États les plus pauvres de la planète, la République démocratique du Congo (RDC), regorge pourtant de richesses. Mais elles ont systématiquement été exploitées, depuis la colonisation du pays par le roi des Belges Léopold II, au seul profit d’intérêts occidentaux : ressources 25 hydrauliques, or, diamant, cuivre, coltan, uranium mais aussi désormais cobalt. Le pays, plus grand producteur de cuivre en Afrique, détient la moitié des réserves planétaires et assure à lui seul plus de la moitié de la production mondiale de cobalt, soit environ 66 000 tonnes en 2016 sur une production globale estimée à 123 000 tonnes la même année [5]. En RDC, les bénéfices de cette production se concentrent principalement entre les mains du géant suisse Glencore (mines de Kamoto Copper Company et Mutanda Mining), et des firmes chinoises China Molybdenum (TFM) et CDM. Glencore prévoit de produire environ 35 % de la production mondiale du précieux minerai attendue cette année 2018. Cette concentration de la production de cobalt entre la RDC, plongée dans un profond marasme politique, et la Chine (2e producteur mondial) fait peser un risque sur l’approvisionnement des multinationales comme Apple, Samsung, Volkswagen ou Tesla, très dépendantes de ces ressources. Volkswagen a d’ailleurs récemment annoncé sa décision de s’installer au Rwanda pour y bâtir une usine d’assemblage afin de se rapprocher des gisements de cobalt en RDC. Fiscalité réduite Pour autant, l’État congolais lui-même profite très peu des revenus du cobalt. D’après Albert Yuma, président de la FEC (Fédération des entreprises du Congo) et de la Gécamines, la société d’État qui exploite le cuivre et le cobalt de la RDC, « sur les 2,6 milliards de dollars de revenus engrangés par ces compagnies [privées] en 2016, seuls 88 millions de dollars (83 millions d’euros) sont allés à la Gécamines ». Le ministre des Mines de la RDC, Martin Kwabelulu, proche du président Joseph Kabila, a affirmé vouloir augmenter 26 le taux de redevances sur le cobalt et « revoir en conséquence un code minier jugé dépassé ». Le code minier adopté en 2002 sous la dictée de la Banque mondiale et du FMI semble en effet excessivement favorable aux capitaux étrangers. Le taux de redevance qui y est inscrit n’est que de 2 % pour le cobalt et le cuivre. À titre de comparaison, d’après un rapport du FMI publié en octobre 2015, le taux de redevance sur le cuivre était de 4 % en Indonésie, 6 % en Zambie et jusqu’à 14 % au Chili [6]. Le boom de la production du cuivre au Congo, qui est passée de 450 000 à un million de tonnes depuis la fin de la guerre en 2002, n’a guère bénéficié à l’État – hormis à quelques intermédiaires bien positionnés –, ni a fortiori au peuple congolais. Cette fois, face à l’envolée des prix du cobalt, il semblerait que les autorités de RDC veuillent profiter plus largement de ce marché en expansion... mais sans pour autant donner de garanties en termes de redistribution et de transparence. Intense lobbying autour du nouveau code minier En 2016, une première annonce de réforme du code minier avait fait long feu. Cette fois, le nouveau code minier, adopté par l’Assemblée nationale et le Sénat en janvier 2018, vient de recevoir le feu vert de Joseph Kabila... dont le mandat a expiré en décembre 2016 mais qui se maintient au pouvoir [7]. Il prévoit la hausse des royalties de 2 à 10 % sur les minerais dits stratégiques comme le cobalt, dont les prix flambent actuellement ; une taxe de 50 % sur les « profits exceptionnels » quand ils sont supérieurs de 25 % au plan présenté au démarrage de la mine ; et enfin une diminution de la durée des permis miniers de trente à vingt-cinq ans. 27 Après avoir rencontré le chef de l’État congolais à Kinshasa, en décembre 2017, pour tenter de modérer les ambitions du nouveau code minier, Ivan Glasenberg, patron du géant suisse Glencore impliqué dans un tiers des ventes de cobalt dans le monde, s’est à nouveau réuni avec Joseph Kabila début mars, en compagnie des six autres principaux opérateurs du pays [8]. En dépit d’un effort sans précédent de lobbying mis en branle de la part du secteur minier, le président a confirmé l’adoption du nouveau code révisé [9]. Cependant, d’après le ministre des Mines, Martin Kabwelulu, des arrangements seront toujours possibles dans le règlement minier annexé à la loi. Même s’il tente un certain rééquilibrage des répartitions de richesses, ce nouveau code ne cible pas la corruption qui a pourtant gangrené le secteur. « L’une des mesures inscrites dans le projet du nouveau code minier prévoit de réserver 10 % de l’actionnariat à des nationaux congolais privés, et rien n’empêche que ceux-ci soient des proches du pouvoir, membres du gouvernement ou responsables publics », note l’Institut pour la gouvernance des ressources naturelles (NRGI), qui craint de nouveaux conflits d’intérêts. Au final, ces négociations semblent surtout avoir mis face à face deux camps de prédateurs se disputant le butin du Congo, extrait par des dizaines de milliers de Congolais dans des conditions souvent proches de l’esclavage. Dans les mines, travail des enfants et esclavage moderne Plus de 40 000 d’enfants âgés de 3 à 17 ans travailleraient dans les mines au sud du pays d’après l’Unicef [10]. Sky News a diffusé en février 2017 un reportage montrant des enfants en bas âge travaillant dans les mines congolaise de cobalt, dans des conditions extrêmement difficiles. Dans un rapport publié en novembre 2017, Amnesty International dénonce 28 également des conditions de travail effrayantes [11]. « 20 % de la production totale de cobalt en RDC est réalisée à la main. Les mineurs extraient le cobalt avec des outils rudimentaires et sans protection », explique Lauren Amistead. Ils seraient entre 110 000 et 150 000 « creuseurs » (mineurs artisanaux) qui vendent le minerai brut tout au plus 7 000 dollars la tonne, aux comptoirs d’achat bien souvent chinois, tel le « dépôt Apple » près de la cité minière de Kolwezi (sud-est). Ce sont les acheteurs qui fixent les prix, théoriquement selon les cours de la bourse de Londres, et les « creuseurs », qui ignorent tout de ces cours, survivent avec des salaires de misère. Les conditions ne sont pas forcément meilleures dans les mines industrielles gérées par des multinationales. Lors d’une mission d’enquête de la fédération syndicale internationale IndustriALLdans les mines de cuivre et de cobalt de Glencore, des employés de la mine Kolwezi ont décrit leur traitement et leurs conditions d’emploi comme « rien de moins que de l’esclavage ». Ne disposant pas de douche ni de buanderie sur leur lieu de travail, ils rapportent leurs vêtements de travail sales à la maison et exposent leurs familles aux maladies provoquées par les poussières de minerais. « Nous sommes tellement sales quand nous rentrons à la maison que nous ne pouvons pas étreindre nos enfants », déclare un des travailleurs. Les dégâts de l’activité minière touchent aussi l’environnement. L’Observatoire africain des ressources naturelles (AFREWATCH) et l’Association pour le développement des communautés du lac Kando (ADCLK), deux organisations non gouvernementales de protection des droits humains, ont alerté l’opinion sur la pollution des eaux et la destruction des champs des populations à la suite de l’écoulement d’une substance acide toxique du pipeline de l’entreprise minière Mutanda Mining (MUMI) contrôlé 29 par Glencore. Dans la nuit du 16 au 17 avril 2017, le liquide toxique s’est répandu dans les champs des habitants, puis dans la rivière Luakusha qui à son tour débouche dans le lac Kando. À qui profite l’exploitation du sous-sol de la RDC ? Comme pour le pétrole au Nigeria [12], la matière première est siphonnée par de grandes multinationales puis exportée là où s’effectue la transformation génératrice de plus-value. « La RDC n’exporte pas de produits finis prêts à être utilisés par Apple, Samsung ou tous les grands utilisateurs de batteries au monde. Elle exporte un produit minier qui est au stade de traitement », souligne l’économiste et activiste congolais Florent Musha. Le traitement de raffinage profite principalement à la Chine, qui est le grand vendeur mondial de cobalt raffiné : des ports de Dar es Salaam ou du Cap en Afrique du Sud, la production congolaise part à 80 % en Chine où une dizaine de raffineurs assurent la transformation finale du minerai [13]. « L’exploitation des ressources naturelles ne profite en rien aux populations congolaises. Ça profite à une brochette de gens », se plaint Alexis Muhima, de l’Observatoire de la société civile pour les minerais de Paix, à Goma, dans l’est de la RDC [14]. « Vous allez vous rendre compte que du côté des opérateurs internationaux, la grande partie, ce sont des sociétés off-shore, dont on ne connaît même pas en réalité, les véritables actionnaires, et ça, ça laisse malheureusement la possibilité pour certains opérateurs politiques, d’être à la fois acteurs économiques et à la fois opérateurs politiques. C’est en cela que ça représente un conflit d’intérêt complètement inacceptable, qui nous amène à la situation dans laquelle nous sommes aujourd’hui », explique Al Kitenge, un analyste économique [15]. 30 Accaparement des profits À Addis-Abeba, la capitale éthiopienne, dans le cadre du 30e Sommet de l’Union africaine (UA), son commissaire au Commerce et à l’Industrie, Albert Muchanga, déclarait récemment que « l’Afrique perd [annuellement] 80 milliards de dollars en flux financiers illicites, dont 70 % dans les industries extractives, c’est-à-dire les ressources minérales. Ces pertes sont le fait des corporations multinationales, qui pratiquent une large gamme de méthodes de comptabilité particulièrement créatives » [16]. Évasion fiscale, surfacturations… les méthodes ne manquent pas pour rapatrier les profits. Régulièrement épinglée dans des affaires de pollution et abondamment citée dans les « Paradise Papers » [17], la multinationale Glencore qui emploie plus de 150 000 personnes à travers 50 pays du monde (chiffres de 2016), enregistre pour sa part un bénéfice net en hausse de 319 % sur un an, à 5,78 milliards de dollars en 2017. « Notre performance en 2017 est la plus forte de notre histoire », indique, satisfait, Ivan Glasenberg, pour qui la performance n’est pas des moindres non plus puisqu’il empoche une rémunération stable de 1,5 million de dollars en 2017, sans compter 242,4 millions de dollars de dividendes sur la base de ses 8,40 % de droits de vote dans la société [18]. Pendant ce temps, la répression continue Rossy Mukendi, l’activiste membre du mouvement citoyen « Collectif 2016 », a été abattu par balles en marge d’une manifestation pacifique contre Kabila ce 25 février à Kinshasa. Selon l’Association africaine pour la défense des droits de l’homme, Asadho, il figurait sur une liste de 419 noms de militants aux mains des services de renseignement pour être neutralisés. Source : CADTM 31 Notes [1] Les ressources minérales et le développement de l’Afrique, Commission économique pour l’Afrique, 2011. [2] Giulietta Gamberini, « Un tiers du patrimoine mondial naturel menacé par l’industrie extractive », La Tribune, 1er octobre 2015. Lire aussi l’enquête de l’Observatoire des multinationales : De la Grande barrière de corail à l’Amazonie, ces sites naturels d’exception menacés par des entreprises françaises. [3] Marc Rich a été recherché par le FBI pour violation de l’embargo avec l’Iran et pour la plus grande évasion fiscale de l’histoire étasunienne, avant de se réfugier en Suisse où il a fondé une société de négoce, Marc Rich & Co, qui deviendra Glencore à coup de fusions et d’acquisitions. Il a finalement été amnistié par Bill Clinton, dont il avait financé la campagne électorale, dans les derniers jours de sa présidence. Il est décédé en 2013, cédant la direction du groupe à son bras droit Ivan Glasenberg. [4] « Une poignée de « hedge funds » se ruent sur les stocks mondiaux de cobalt », Les Echos, 27 février 2017. [5] Geological Survey, Mineral Commodity Summaries, janvier 2018, à lire ici. Environ 96 500 tonnes de cobalt ont été consommées en 2015 et la consommation de cobalt devrait atteindre 124 000 tonnes en 2020 et 153 000 tonnes en 2025 selon Palisade Research, A Brief Cobalt Primer, 26 octobre 2016. [6] Joël Té-Léssia Assoko, « La RDC renonce à modifier son Code minier », Jeune Afrique, 10 février 2016. [7] L’élection présidentielle, renvoyée aux calendes grecques, est actuellement annoncée pour décembre 2018. Conformément à la Constitution de 2006 qui limite à deux les mandats présidentiels, Joseph Kabila ne pourra pas se présenter pour un troisième mandat. [8] Le 7 mars 2018, Joseph Kabila s’est entretenu avec Mark Bristow, DG de Randgold Resources, Ivan Glasenberg, PDG de Glencore, Steele Li, président exécutif de China Molybdenum et Robert Friedland, président d’Ivanhoe. Lire « RDC : le nouveau code minier sera bientôt promulgué par le président Kabila », 8 mars 2018, Ecofin. [9] « Cobalt : Kinshasa joue avec les nerfs des marchés », La Tribune, 21 février 2018 ; « Le Président de la République promulgue le nouveau Code minier », 10 mars 2018. [10] Rapport Amnesty International & African Resources Watch (Afrewatch), Human rights abuses in the Democratic Republic of the Congo power the global trade in cobalt, 2016. En violation de l’article 32, paragraphe 1 de la Convention internationale des droits de l’enfant qui 32 stipule que « les Etats parties reconnaissent le droit de l’enfant d’être protégé contre l’exploitation économique et de n’être astreint à aucun travail comportant des risques ou susceptible de compromettre son éducation ou de nuire à sa santé ou à son développement physique, mental, spirituel, moral ou social. » Voir le dossier sur le travail des enfants de l’Unicef. [11] Olivier Petitjean, « Travail des enfants dans les mines de RDC : la politique de l’autruche des multinationales », Observatoire des multinationales, 22 novembre 2017. [12] Jérôme Duval, « Pillage des ressources et néocolonialisme : saignées de l’or noir », CADTM, 13 décembre 2017. [13] « Ruée mondiale vers le cobalt congolais : la Chine, médaille d’or », L’Obs, 21 février 2018. [14] Eric Topona, « RDC : la transparence des industries extractives en débat à Cape Town », 5 février 2018. [15] Voir note précédente [16] « L’Afrique perd 80 milliards de dollars en flux financiers illicites, dont 70% dans les industries extractives », Agence Ecofin, 2 février 2018. [17] Les Paradise Papers ont notamment mis en lumière un prêt de Glencore au milliardaire israélien Dan Gertler, proche de Kabila et de son ministre des mines, ayant permis à la multinationale suisse d’acquérir une mine de cuivre à un prix bien moindre que celui réclamé initialement par la Gécamines : lire ici. [18] « Glencore : le CEO a touché 1,5 million de dollars de salaire pour 2017 », Agefi, 5 mars 2018. L’éternel retour de l’idée panafricaine Il y a des idées qui ne mourront jamais, malgré le temps qui passe ; leur force et leur portée sont trop grandes. L’une de ces idées est le panafricanisme. Par: John Wight 33 Paul Robeson. Photo DR La Journée de la libération de l’Afrique rappelle, célèbre et réaffirme chaque année l’idée, l’histoire, et la vision du panafricanisme. En 2018, elle tombait le vendredi 25 mai. Ce jour-là, les communautés africaines, non seulement dans l’Afrique elle-même, mais aussi dans les Caraïbes, en Europe et en Amérique du Nord, se réunissent pour honorer les grands héros du panafricanisme – Hailé Sélassié, Julius Nyerere, Patrice Lumumba, Kwame Nkrumah, Ben Bella, Kwame Toure, Muammar Gaddafi, ainsi que Marcus Garvey, W E DuBois et Malcolm X qui appartenaient à la diaspora africaine au sens large. Cette célébration les encourage à poursuivre la lutte pour l’unité, la liberté et la dignité de l’Afrique sous une seule bannière panafricaine. Pour les partisans du panafricanisme, une telle unité – qui transcende les clivages 34 tribaux et nationalistes – représente le seul espoir réel de libérer un continent qui porte encore les stigmates de l’oppression et de l’exploitation coloniales. Les débuts du mouvement L’histoire moderne du mouvement panafricain commence au tournant du XXème siècle en 1900, plus précisément avec la convocation de la première Conférence panafricaine à Londres. Selon les termes du révolutionnaire africain et premier président du Ghana postcolonial, Kwame Nkrumah, l’événement « se faisait l’écho des aspirations des masses d’Africains à la recherche de l’idéologie et de la forme organisationnelle qui mèneraient à la libération ». Près de deux décennies se sont cependant écoulées avant le rassemblement suivant du mouvement panafricain qui a eu lieu cette fois, en 1919, à Paris, avec la création du tout premier Congrès panafricain. L’événement a été présidé par le célèbre intellectuel afro-américain W. E. B. Du Bois, qui a joué, jusqu’en 1945, un rôle clé dans cinq autres rassemblements du mouvement panafricain organisés à divers endroits en Amérique du Nord et en Europe. Dans une prose aussi claire que brillante, Du Bois, a clairement exprimé, dans son essai « Les mains de l’Éthiopie », sa position sur l’exploitation de l’Afrique par le colonialisme européen : « L’Afrique a de sérieux motifs d’incriminer l’Europe. Pendant quatre cents ans, l’Europe blanche a été le principal soutien du commerce d’êtres humains qui a privé l’Afrique noire de cent millions d’êtres humains, bouleversé sa vie sociale, subverti toute forme d’organisation gouvernementale, détruit l’industrie 35 ancestrale et éteint les lumières du développement culturel ». En 1949, Paul Robeson,* une autre voix noire radicale et éminente de la diaspora africaine, défendait la cause de l’unité africaine : « L’utilisation des ressources vastes mais encore inexploitées de l’Afrique au profit des peuples africains, et même de toute l’humanité, est un objectif noble et élevé », a-t-il dit, avant de souligner que « cela peut seulement être l’œuvre des Africains eux- mêmes, et seulement après qu’ils se soient assez débarrassés des chaînes du colonialisme pour pouvoir développer librement leur propre pays ». Faire de l’idée du panafricanisme une réalité concrète Le défi, quand il s’agit d’une idée, c’est bien sûr de la mettre en pratique. Et étant donné les obstacles évidents à l’unité africaine, le défi à relever est d’une ampleur monumentale. Néanmoins, dans les années 1950 et 1960, pendant la période tumultueuse où le colonialisme européen et occidental a subi des défaites historiques dans le monde en développement, des leaders africains, forgés dans la lutte anticoloniale, sont arrivés sur la scène internationale avec l’unité africaine comme ligne directrice. Des dirigeants africains d’une grande force de caractère, comme Kwamé Nkrumah, Patrice Lumumba, Julius Nyerere et Ben Bella, étaient déterminés à profiter de l’élan de la période anticoloniale et postcoloniale pour faire du continent un phare de liberté, de développement et de justice. Ainsi, Nkrumah, le leader révolutionnaire emprisonné au début des années 1950 par le régime colonial britannique est devenu le premier président de l’État africain indépendant nouvellement établi du Ghana en 1960, et a 36 entrepris de tracer la route. « Nous ne regardons ni l’Est ni l’Ouest : nous regardons l’avenir », a-t-il déclaré, sans oublier que la lutte anticoloniale qu’il avait menée s’était opérée dans le creuset de la Guerre froide**. « Il est clair que nous devons trouver une solution africaine à nos problèmes, et que cela ne peut se faire que dans l’unité africaine. Divisés, nous sommes faibles ; unis, l’Afrique pourrait devenir l’une des grandes forces bénéfiques du monde ». Panafricanisme paul-Robeson Julius Nyerere (d’abord premier ministre d’un Tanganyika indépendant en 1961, puis président de l’État nouvellement créé de Tanzanie en 1964) partageait la vision de Nkrumah : « L’unité ne nous rendra pas riches, mais il sera plus difficile d’ignorer et de 37 mépriser l’Afrique et les peuples africains s’ils sont unis. Et cela augmentera par voie de conséquence l’efficacité des décisions que nous prenons et que nous essayons de mettre en œuvre pour notre développement. » Nkrumah, Nyerere, Lumumba (le premier Premier ministre de la République démocratique du Congo) et Ben Bella (premier Président de l’Algérie) ont rapidement été contraints de prendre en compte la dure réalité du néocolonialisme, où le capital européen et occidental remplaçait les soldats et les administrateurs coloniaux pour exercer le contrôle sur le continent, ses ressources et ses économies. Nkrumah comprenait bien la nature de ce monstre spécifique : « Un État qui se trouve sous l’emprise du néocolonialisme n’est pas maître de sa propre destinée. C’est ce facteur qui fait du néocolonialisme une telle menace pour la paix dans le monde. » La menace panafricaine à la domination occidentale Les efforts de Kwamé Nkrumah, Julius Nyerere, Patrice Lumumba et Ben Bella pour construire l’unité africaine sur des bases d’autodétermination, d’indépendance et de planification socialiste ont été considérée comme une grave menace pour l’Occident, et par conséquent Nkrumah a été renversé et emprisonné, Lumumba a été renversé et assassiné, Ben Bella a été contraint à l’exil, et seul Julius Nyerere a pu se maintenir au pouvoir, jusqu’à sa démission en 1985. Dans la postface de l’ouvrage classique de Walter Rodney, « Comment l’Europe a sous-développé l’Afrique », Abdulrahman Mohamed Babu écrit : « Il n’y a que Nyerere que l’Afrique a engendré et maintenu au pouvoir, nous 38 avons assassiné Lumumba et enfermé ou exilé des dirigeants comme Ben Bella et Nkrumah pour satisfaire des impérialistes qui étaient nos donateurs, nos bailleurs de fonds, nos mécènes, nos patrons, nos maîtres, nos partenaires commerciaux. » Malheureusement, cette tendance s’est poursuivie au XXIe siècle avec le renversement et l’assassinat brutal de Mouammar Kadhafi en Libye en 2011, un crime perpétré avec le soutien actif et concret de l’Occident par le biais de l’OTAN. Le dirigeant libyen avait joué un rôle clé dans la création de l’Union africaine en 2001 – l’organe panafricain qui a succédé à l’Organisation de l’unité africaine, créée en 1963 à Addis-Abeba. 1. Kadhafi avait repris le flambeau de l’unité africaine et du panafrica- nisme pour qu’il éclaire le XXIe siècle. Il voulait créer une monnaie pa- nafricaine indépendante, un passeport panafricain et même une force de défense commune ; il était guidé par la vision de futurs Etats-unis d’Afrique, et il investissait une part significative de la richesse pétro- lière de la Libye dans différents projets de développement sur tout le continent africain. Kadhafi n’était pas un imbécile. Il était bien cons- cient du potentiel de l’Afrique : « Ce sont eux qui ont besoin de l’Afrique – ils ont besoin de ses richesses. 50 % des réserves mondiales d’or se trouvent en Afrique, un quart des ressources mondiales d’uranium se trouve en Afrique et 95 % des diamants du monde se trouvent en Afrique. Un tiers du chrome se trouve également en Afrique, tout comme le cobalt. 65 % de la production mondiale de cacao se trouve en Afrique. L’Afrique compte 25 000 km de rivières. L’Afrique est riche en ressources 39 naturelles inexploitées, mais nous sommes obligés de vendre ces ressources à bas prix pour obtenir des devises fortes. Et cela doit cesser. » Au tribunal de l’Histoire, ceux qui luttent pour la libération et l’unité sont vénérés, tandis que ceux qui tuent dans le but d’exploiter et de dominer d’autres peuples sont condamnés. Qui plus est on peut tuer des hommes, mais on ne peut jamais tuer une idée. C’est pourquoi, en 2018, l’idée du panafricanisme est toujours vivante. Note d’Entelekheia : *Paul Robeson (1898-1976), immense artiste américain, chanteur d’opéra, comédien de théâtre et de cinéma, activiste des droits sociaux, a fait l’objet d’un harcèlement soutenu des autorités des US et du FBI depuis les années McCarthy jusqu’à sa mort, à cause de son affiliation supposée au Parti communiste américain. Comme tant d’autres victimes de l’anticommunisme démentiel des USA, il a fini dans la misère et a probablement été poussé à la mort.
Pour Robeson, les luttes des noirs et des blancs pauvres étaient celles d’un seul et même prolétariat uni, ce qui en faisait certes un homme dangereux pour ceux qui n’aiment rien tant que monter les uns contre les autres et morceler les luttes pour les affaiblir, le fameux « diviser pour régner ». ** La décolonisation à l’heure de la Guerre froide, le Diplo. Titre original: Pan-Africanism: More Than an Idea the Key to Africa’s Liberation, traduction Dominique Muselet. Source: Sputnik 40 Le Journal de l’Afrique N°40 juin 2018 « Un autre monde est possible et nous le démontrons dans Le Journal de l’Afrique » Directeur de publication: Michel Collon Editorialiste : Carlos Sielenou Rédacteur en chef : Olivier Atemsing Ndenkop Ont contribué à ce numéro Olivier DOSSOU, Olivier Atemsing Ndenkop, Jérôme Duval, John Wight Infographie : BAF.F ! www.investigaction.net & www.michelcollon.info Yaoundé-Bruxelles, juin 2018 41


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